BREXIT : une histoire sans fin ?

01/12/2019
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Le pari électoral de Boris Johnson

Les élections du 12 décembre, un pari risqué pour Boris Johnson : Le Monde, par Cécile Ducourtieux 

« Boris Johnson a finalement réussi à décrocher la tenue d’élections générales anticipées. Elles auront lieu le 12 décembre, comme il le souhaitait. Les Britanniques seront donc appelés aux urnes pour la troisième fois en trois ans, sans compter les européennes de mai. […] Cela fait près d’un siècle qu’ils n’ont pas voté à cette saison : le précédent remonte aux élections générales de 1923. D’habitude, les scrutins ont lieu à la fin du printemps : les commentateurs politiques ont répété ces jours derniers à quel point l’hiver britannique – l’humidité et le manque de soleil – risquait de peser sur le taux de participation.

[…] Ces élections, dont son conseiller spécial Dominic Cummings se faisait l’avocat depuis des semaines, lui permettent de sortir de l’ornière. Vont-elles pour autant l’aider à regagner cette majorité absolue que les conservateurs ont perdue lors du scrutin de 2017 ? Surtout : vont-elles aider le pays à sortir de l’impasse du Brexit ? S’il gagne son pari, l’actuel locataire du 10 Downing Street pourra retenter une ratification de son accord de divorce au Parlement britannique. Peut-être même avant le 31 janvier, la nouvelle « deadline » formellement acceptée par les Européens. Si c’est Jeremy Corbyn qui l’emporte, ce dernier a promis d’aller renégocier à Bruxelles le traité, puis de le soumettre à un deuxième référendum. Les démocrates libéraux proposent, eux, d’annuler purement et simplement le divorce, mais ils n’ont quasiment aucune chance de l’emporter dans un scrutin uninominal majoritaire à un tour.

[…] Mais rien n’est joué d’avance, dans un pays profondément divisé et lassé du Brexit. Pour l’instant, les conservateurs sont crédités de 36% des voix, contre 25% aux travaillistes. Mais « les Britanniques sont de plus en plus enclins à changer de parti, la volatilité de l’électorat est désormais considérable », prévient Simon Usherwood, politiste à l’université du Surrey. […] Charismatique, positif, dynamique : Boris Johnson est un homme de campagnes électorales. Mais Jeremy Corbyn a montré qu’il savait mobiliser les électeurs, même si son leadership est contesté en interne et qu’il est à la tête d’un parti très divisé sur le Brexit. Il est pugnace, et il compte bien pousser la feuille de route travailliste – fin de l’austérité, de la crise du logement, etc.  […] Tout le monde parie sur une élection centrée autour du Brexit. Mais qui sait ? « J’en suis à ma septième élection. C’est toujours la même chose. Au début, on pense que ce sera sur une thématique, et cela dévie très vite sur une autre. Theresa May, en 2017, pensait à une élection sur le thème du Brexit. Mais on a eu des attentats terroristes, et on a abouti à tout autre chose », racontait, mardi, l’élu travailliste David Lammy, lors d’une conférence de presse en faveur d’un deuxième référendum.

[…] Le cauchemar serait que le 13 décembre, les Britanniques se réveillent de nouveau avec un « hung parliament », un parlement sans majorité. « Que ferons-nous si nous nous retrouvons dans cette situation ? Est-ce que nous saurons nous engager à trouver un consensus entre nous, ou est-ce que nous allons continuer à nous diviser comme cela pour l’éternité ? », a demandé la député travailliste Jess Phillips à ses collègues, mardi, depuis la Chambre des communes. Sans recevoir de réponse. »

« N’enterrons pas trop vite Jeremy Corbyn ! » : Le Point, par Marc Roche

[…] La stratégie électorale de Boris Johnson apparaît hautement risquée. Pour l’emporter, le leader de la droite compte sur le débauchage d’électeurs travaillistes des Midlands, du nord de l’Angleterre et du pays de Galles qui ont plébiscité le départ de l’Union européenne. De tels gains doivent compenser les pertes attendues dans les zones où les pro-européens « remainers » sont largement majoritaires, à savoir Londres, les villes étudiantes anglaises et l’Écosse. Toutefois, le Brexit a fait voler en éclats les allégeances politiques traditionnelles. Près d’un électeur sur deux se déclare encore indécis.

[…] La campagne du Labour sera centrée sur la justice sociale et l’environnement, pour attirer l’électorat jeune. La gauche entend également tabler sur l’impopularité de Johnson auprès de l’électorat féminin rebuté par son machisme et sa vie privée dissolue. Dernier point en faveur de Corbyn, l’usure du pouvoir de conservateurs aux affaires depuis près de dix ans. Le slogan du Labour « It’s time for real change » peut rencontrer un large écho auprès d’électeurs déçus par les échecs de David Cameron et de Theresa May.

[…] En cas de Chambre sans majorité, les jours de Johnson au 10 Downing Street seraient comptés. En effet, ce dernier manquerait d’alliés potentiels pour constituer un gouvernement. L’accord signé avec Bruxelles le prive de son seul appui, les unionistes protestants qui y sont foncièrement hostiles. Même si les tories restent le premier parti, le Labour peut nouer une alliance avec les Libéraux-démocrates et les indépendantistes écossais pour occuper Number Ten. Aux premiers, il pourrait offrir de jolis portefeuilles régaliens dans le cadre d’une coalition ; aux seconds, un nouveau référendum sur l’indépendance de l’Écosse.

[…] « Le pays a désespérément besoin d’une nouvelle narration. Or, ces élections peuvent déboucher sur un paysage politique encore plus fragmenté plutôt que d’offrir au Premier ministre un mandat clair », s’alarme le quotidien économique Financial Times en évoquant le cas d’une victoire à la Pyrrhus de Boris Johnson, laquelle propulserait Jeremy Corbyn au 10 Downing Street. »

Le plan Johnson : bon compromis ou escroquerie ?

Les clés de l’accord entre Boris Johnson et l’Europe : Les Echos, par Derek PerrotteGabriel Grésillon

« Devant la presse européenne, Michel Barnier a salué un « accord juste et raisonnable », qui « permet d’apporter de la sécurité juridique, de la certitude partout où le Brexit crée, comme toute séparation, de l’incertitude ». Il a précisé que la période de transition durerait jusqu’à la fin 2020 a minima et pourrait être prolongée d’un ou deux ans si Bruxelles et Londres s’entendent en ce sens. Cela risque d’être nécessaire tant quatorze mois seraient un délai très court pour bâtir l’accord commercial devant encadrer la relation future. Le président français, Emmanuel Macron, a lui aussi salué jeudi, à son arrivée au Conseil européen, « un bon compromis ».

[…] Les négociations avaient buté, dans les tout derniers jours, sur deux types de problèmes. D’une part, il s’agissait d’éviter que le nouveau dispositif ne fragilise le marché unique. Dans le mécanisme prévu par les négociateurs, l’Irlande du Nord resterait en union douanière avec la Grande-Bretagne… mais pratiquerait des droits de douane conformes à l’UE. Autrement dit, c’est à la frontière entre la Grande-Bretagne et l’île d’Irlande que s’opéreraient les contrôles douaniers. Il s’agirait de distinguer les produits, selon que leur destination finale est en Irlande du Nord, ou dans l’UE. Les Européens ont accepté ce dispositif qui conférerait aux autorités britanniques le soin d’appliquer ces taxes différenciées. Il reviendrait toutefois à un comité conjoint d’en fixer les règles. Un point de blocage a été levé dans les toutes dernières heures au sujet de la TVA, afin de permettre une cohérence des taux pratiqués sur les deux parties de l’île d’Irlande.

[…] Quant à la question du consentement, elle a également fini par faire l’objet d’un compromis. Vu que ce dispositif, contrairement au filet de sécurité prévu à l’origine, n’a pas vocation à intervenir en cas d’échec des discussions sur la relation future entre le Royaume-Uni et l’UE, mais bien à devenir le nouveau mode opératoire en Irlande, Bruxelles a accepté le principe d’un contrôle démocratique, par l’assemblée d’Irlande du Nord. Un vote qui interviendra 4 ans après la fin de la période de transition et pourra donner aux autorités nord-irlandaises, sous certaines conditions, la possibilité de mettre un terme au dispositif, moyennant une transition de deux nouvelles années. »

Pour Bruxelles, l’Irlande du Nord justifie bien de renier quelques principes : Le Temps par Solenn Paulic

« C’est une délégation de compétences et de souveraineté assez rare qu’a acceptée l’Union européenne. Elle, qui refusait encore en juillet 2018 d’imaginer qu’un Etat tiers pourrait un jour collecter en son nom les droits de douane et la TVA sur les cargaisons destinées à son territoire, a en effet accepté le contraire avec Boris Johnson. En concoctant un régime douanier unique pour l’Irlande du Nord et pour permettre qu’aucun contrôle ne puisse intervenir à la frontière entre les deux Irlande, Bruxelles a apporté une solution essentiellement politique guidée par le respect de l’accord du Vendredi saint de 1998. Mais au prix de quelques faiblesses.

[…] Comment cela fonctionnera-t-il? Il n’y aura aucun contrôle douanier à la frontière entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. En théorie, tous les contrôles se feront entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord, a priori uniquement sur le territoire britannique. Pour le contrôle de type réglementaire, les normes UE seront appliquées. Et pour les taxes douanières qui seront à collecter sur des cargaisons de marchandises arrivant depuis la Grande-Bretagne vers l’Irlande du Nord, les autorités britanniques devront vérifier si elles ont vocation à rester uniquement en Irlande du Nord ou pourront aussi être destinées au sud et donc au marché unique européen.

[…] Sur le papier, les choses peuvent sembler plus ou moins claires mais, dans les faits, cela risque d’être « extraordinairement complexe à mettre en œuvre », observe un collaborateur de l’Administration suisse des douanes. Comment distinguer parfaitement les marchandises qui resteront uniquement sur le territoire britannique de celles qui iront vers le marché unique européen? Comment être sûr que les douaniers britanniques feront tous les contrôles nécessaires et les feront bien? Seront-ils assez nombreux? « Cela pourrait devenir un monstre bureaucratique. »

[…] Dans ce nouveau double régime, tout reposera sur le travail des douaniers britanniques. Le degré de confiance devra donc jouer à plein entre ces deux partenaires même si un comité mixte sera invité à définir des critères de risques. Au Parlement européen cette semaine, certains élus ne cachaient pas que ce dernier accord est moins bon pour l’UE que celui de Theresa May car présentant plus de risques de fraudes, même si l’UE aura le droit d’envoyer de temps en temps des missions sur place pour vérifier que les douaniers britanniques font bien leur travail. »

Accord sur le Brexit : Boris Johnson a roulé l’Union européenne ! Figaro Vox par Patrice Cahart 

« L’accord de retrait conclu le 17 octobre entre Bruxelles et Londres est un marché de dupes. Hostiles à toute mesure pouvant préluder à un rattachement à la République d’Irlande, les unionistes ont obtenu que l’Ulster continue de faire partie du territoire douanier britannique. Cela impliquait le rétablissement d’un cordon douanier entre le nord et le sud de l’Irlande. Mais cette frontière douanière a été écartée, à la demande instante de Boris Johnson. L’Irlande, dans son ensemble, va donc devenir une passoire. Expliquons pourquoi.

[…] Le tarif douanier de l’Union européenne est bas: si l’on rapporte le produit des droits à l’ensemble des importations, on trouve un taux moyen de 1,79% seulement. En effet, l’Union a beaucoup désarmé, et souvent de manière unilatérale. Mais de temps à autre, pour lutter contre les concurrences déloyales, elle réarme. Ainsi, les fertilisants azotés des États-Unis ou de Russie, les bicyclettes de Chine, les câbles d’acier de même origine sont soumis à des droits, respectivement, de 34%, de 48% et de 60%. La fraude va se concentrer sur des positions sensibles de ce type.

[…] Deux cas de figure sont à considérer. Selon le premier, la marchandise, par exemple des câbles d’acier chinois, arrive d’un pays tiers à Belfast par cargo. […] le Royaume-Uni, pour des raisons commerciales, abolira sans doute la plupart des droits élevés en vigueur jusqu’alors en application de la réglementation européenne. Les câbles entrant à Belfast ne supporteront donc que la TVA britannique, au taux de 20%. Mais le cargo ne sera même pas déchargé. Il poursuivra sa route vers Dublin, où il ne sera pas contrôlé, puisque la frontière douanière entre les deux Irlandes n’aura pas été rétablie. Puis il continuera vers Le Havre, où les câbles subiront, comme leurs concurrents d’origine européenne, la TVA française, mais échapperont à tout droit de douane, puisqu’ils seront déjà entrés dans l’Union à Dublin. Les câbles chinois auront donc supporté une TVA britannique de 20%, en principe non récupérable, mais auront échappé au droit de 60% prévu par l’Union européenne.

[…] Second cas: les marchandises sensibles arrivent à Glasgow, en Écosse. Elles repartent vers Belfast. Les douaniers britanniques de Glasgow vont être chargés de distinguer, parmi elles, ce qui est destiné à la consommation de l’Irlande du Nord et ce qui a vocation à aller plus au sud – les droits et les autres règles de l’Union européenne devant alors s’appliquer. Ayant été numéro deux des Douanes françaises, je puis dire que c’est demander aux douaniers un service étranger à leur culture dans tous les pays européens. Les douaniers sont attentifs à ce qui entre dans un territoire, et non à ce qui en sort. De surcroît, ils ne sont guère motivés pour effectuer des prélèvements au profit de tiers (en l’occurrence, l’Union européenne).

[…] L’enjeu ne se limite pas aux droits de douane. Il inclut les contrôles de santé ou de sécurité qui doivent être effectués à l’entrée dans l’Union européenne. Par exemple, aujourd’hui, sur certains produits chimiques présents dans des fibres de vêtements ; demain, sur le glyphosate contenu dans les produits agricoles. On peut présumer que le Royaume-Uni, à cet égard, se montrera plus tolérant que l’Union européenne. Certains Britanniques affichent déjà leur objectif de faire de leur pays un nouveau Singapour, qui vivrait en grande partie aux dépens de ses voisins. […] Boris Johnson semble donc être le grand gagnant de cette affaire. Mais il ne pourra le proclamer qu’après la ratification de l’accord par le Parlement européen, si elle a lieu. »

Diviser pour régner. La stratégie britannique du zombie Brexit : Le Grand Continent 

« Si le système politique britannique traverse une des crises les plus profondes de son histoire, l’Etat continue à être composé d’une branche capable d’exprimer une forme de relative stabilité : ce sont les civil servants de haut niveau. On trouve dans chaque ministère des fonctionnaires permanents puissants, des undersecretary, qui restent très longtemps à leur poste : les ministres vont et viennent, mais les undersecretary tiennent l’administration.  Il s’agit d’un rôle qui paraît encore plus stable de celui d’un secrétaire général d’un ministère en France. Nous avons eu l’occasion d’échanger avec une personnalité de très haut niveau, proche du dossier, qui, en partant de l’analyse interne des agissements de ce corps, propose une analyse intéressante.

[…] Selon notre source, on retrouve dans l’action du corps diplomatique détaché sur le Brexit une réflexion profonde qui a suivi le choc initial du référendum et qui réactualise l’un des principes de doctrine que la diplomatie anglaise a toujours pratiqué à partir de la devise « divide and rule ». Le recrutement spécial pour les fonctionnaires qui travaillent sur les affaires européennes en fait une branche d’une très grande qualité, leur perspective débouche sur un principe : il faut par tous les moyens accompagner et intensifier la contamination du désordre politique à l’échelle continentale. L’objectif est d’infléchir un rapport de force pour l’instant largement défavorable au Royaume-Uni en vue de rééquilibrer l’équilibre des négociations futures.

[…] Ce serait en partie à cause de l’action de ces diplomates que l’on a assisté à la série de reporting. Repousser le Brexit après les élections européennes avait deux avantages évidents : d’abord on pouvait parier, à raison, sur une recomposition politique européenne plus favorable au Brexit. Les élections de mai ont amené au Parlement des forces nouvelles qui n’ont pas encore trouvé un positionnement clair et qui affaiblissent la position défendue par la Commission Juncker. […] Par la suite, et c’est encore plus important, le reporting a plaqué le Brexit sur la séquence toujours compliquée de la nomination de la Présidente de la commission et de son collège.

[…] Selon notre source, beaucoup de pays alliés du Royaume-Uni n’ont pas compris ces motivations. Dans les films catastrophe les zombies ont une seule manière de survivre au chaos, contaminer le reste de l’humanité — cette stratégie, plus ou moins réfléchie, plus ou moins efficace, doit entrer en compte dans les considérations et dans les calculs des Européens.  »

Transition ou Brexiternité ?

La saga du Brexit va encore durer des années : Le Monde par Eric Albert 

« Si vous n’en pouvez plus de cette saga, mauvaise nouvelle : cela va encore durer des années. Même si l’accord de retrait actuel finit par être approuvé par les députés britanniques, même si des élections dégagent une majorité claire à la Chambre des communes, il ne s’agira que de la première étape. Dans un second temps, il reste à négocier le futur accord de libre-échange entre Londres et Bruxelles, et celui-ci risque d’être au moins aussi long et compliqué à conclure.

[…] L’accord de retrait ne signe en effet que le divorce. Il permet aux Britanniques de ne plus être membres de l’UE, ce qui est politiquement très important. Mais économiquement, rien ne changera. Il restera à déterminer, secteur par secteur, quel accès au marché unique les Britanniques conserveront (et réciproquement), quels droits de douane s’appliqueront, comment les normes sanitaires, agroalimentaires ou financières seront reconnues… Ce genre d’exercice prend normalement des années. Le CETA, l’accord de libre-échange entre l’UE et le Canada, a nécessité six ans de négociations.

[…] Conscients du problème, Londres et Bruxelles ont prévu dans l’accord de retrait une période de transition qui court jusqu’au 31 décembre 2020, pendant laquelle les relations économiques actuelles resteront les mêmes. Pour les entreprises, rien ne changera. […] Son extension est possible, par exemple jusqu’à fin 2021 ou fin 2022. Attendez-vous donc à entendre parler, au courant de l’année prochaine, des risques d’un… « no deal ». Le Royaume-Uni pourrait en effet sortir de cette période de transition sans qu’un accord ne soit conclu.

[…] Il est donc parfaitement plausible d’imaginer que Londres et Bruxelles seront encore embourbés dans leurs pourparlers… en 2022. D’autant que, même si les discussions aboutissent rapidement, la ratification de l’accord sera longue du côté européen. Alors que l’accord de retrait ne nécessite que l’approbation du Parlement européen, celui de libre-échange devra être adopté pays par pays. Comme pour le CETA, le Parlement wallon pourrait tenter de tout bloquer, par exemple. Denis MacShane, ancien ministre de Tony Blair, a écrit un livre où il parle de « Brexeternity ». On ne saurait mieux dire. »

Brexit : ce jour d’après qui n’en finit pas d’arriver: L’Opinion par Isabelle Marchais

« Si l’accord de divorce est ratifié, il n’y aura pas de big bang le 1er février, date de la sortie juridique du Royaume-Uni. Une période de transition est prévue, pendant laquelle ce dernier n’aura plus de commissaire, plus de parlementaire, plus de juges, plus le droit d’assister aux réunions du Conseil. Mais il gardera les mêmes bénéfices et obligations qu’un Etat membre. Il devra donc mettre en œuvre toute la législation adoptée par l’UE, sans pouvoir participer au processus de décision. « Pendant la période de transition, les Britanniques continueront à être dans le marché unique, donc à être tenus par les normes et les standards européens. Ils seront dans l’Union douanière, donc obligés de recevoir toutes nos importations, sans contrôles ni tarifs. Pour le reste, ils ne seront plus présents dans les institutions », rappelle l’ancien jurisconsulte du Conseil européen Jean-Claude Piris.

[…] Il n’y aura pas de temps à perdre. Un accord sur la pêche devra être trouvé d’ici juillet 2020, pour garantir l’accès des Européens aux eaux territoriales et aux ressources halieutiques britanniques. Il faudra surtout entamer les négociations sur les relations futures. Les Britanniques devront préciser ce qu’ils veulent, et la Commission demander un mandat de négociation au Conseil. L’unité des Européens pourrait alors être mise à rude épreuve. « Les pays les plus libres-échangistes, comme les Néerlandais, les Danois ou d’autres, ont peur qu’après la sortie du Royaume-Uni, l’équilibre aille plus du côté de la France, de l’Espagne ou de l’Italie », reconnaît un fin connaisseur des arcanes communautaires.

[…] Il semble illusoire de conclure un accord commercial en quelques mois. La période de transition, qui court jusqu’au 31 décembre 2020, pourrait donc être prolongée, d’un an ou deux : la décision devra être prise en juillet, d’un commun accord et pour une seule fois. « Nous serons face à une nouvelle crise, où les Britanniques devront demander s’ils demandent une nouvelle prolongation ou s’ils sortent définitivement du giron communautaire sans rien », explique une source bruxelloise. Les mêmes problèmes qu’aujourd’hui pourraient se reproduire, si ce n’est que le Royaume-Uni sera alors un pays tiers. Mais il y a de bonnes chances pour que les deux camps décident de prolonger les discussions, compte tenu de l’énormité de la tâche.

[…]  La déclaration politique adoptée le 17 octobre parle d’un accord « ambitieux » de libre-échange, par lequel Européens et Britanniques s’engageraient à ce qu’à l’issue d’une certaine période il n’y ait ni droits de douane ni quotas sur la majorité des biens et des marchandises internes.  Le texte parle aussi de « conditions de concurrence équitables » ; mais rien ne dit que le Royaume-Uni tiendra ses engagements et ne se livrera pas à du dumping fiscal ou social. « Les Britanniques pourront dire qu’ils ne se sont jamais engagés à maintenir un niveau réglementaire équivalent  », met en garde un bon connaisseur du dossier.

[…] Une fois finalisé, l’accord devra être ratifié par chacun des Etats membres et donc par une trentaine de parlements, nationaux et régionaux. Autant dire qu’il ne pourra sans doute pas entrer en vigueur avant la fin de la transition. « L’accord avec le Canada a pris presque dix ans et ce n’était pas très compliqué. Il faudrait énormément de bonne volonté, un accord parfait entre les vingt-sept, une vraie volonté d’aboutir et une parfaite clarté de la part des Britanniques, pour parvenir à conclure un accord dans les temps  ».  […]  Sans accord commercial, ce serait « le vide juridique ». Il ne resterait plus que l’accord de divorce, avec ses obligations financières, ses engagements sur les droits des étrangers et son système alambiqué pour l’Irlande du nord. Rien n’empêcherait les Britanniques de le dénoncer, sauf la peur du ridicule. »

Personne ne peut exclure le scénario vertigineux d’un Brexit sans fin : Le Monde par Philippe Bernard

« Jamais les protagonistes du Brexit n’ont été aussi unanimes pour réclamer un clap de fin sur ce feuilleton tragicomique long de bientôt quatre ans. Les Britanniques, quel que soit leur bord, n’en peuvent plus. Les 27 Etats de l’Union européenne ont depuis longtemps dépassé le cap de l’exaspération. L’ennui est que les véritables enjeux du divorce, longtemps brouillés par les responsables politiques, n’apparaissent clairement qu’aujourd’hui à l’opinion publique britannique. L’autre léger problème est que le « deal » présenté par Boris Johnson comme décisif et final n’est en réalité que le point de départ d’années de négociations commerciales et sécuritaires à l’issue hautement imprévisible.

[…] Bizarrement, l’arrivée au pouvoir du brouillon Boris Johnson a rendu les enjeux plus clairs : le Brexit est destiné à transformer le Royaume-Uni en une puissance concurrente de l’UE, déliée des règles fiscales, sociales et environnementales européennes. Alors que Theresa May tentait de noyer le poisson, Boris Johnson revendique cette nouvelle révolution thatchérienne. […] Le chef du Labour tient là un argument redoutable pour lier le Brexit – dont il veut parler le moins possible tant il divise ses électeurs – à ses sujets de prédilections : les droits sociaux des salariés, la lutte contre les inégalités et la défense du NHS.

[…] A cette clarification des enjeux économiques et sociaux du Brexit s’ajoute celle touchant l’avenir du royaume. Pour pouvoir négocier des accords commerciaux en solo, Boris Johnson a rejeté l’idée acceptée par Mme May du maintien de la totalité du pays dans l’union douanière européenne. Conséquence : il a accepté le principe de contrôles entre la Grande-Bretagne et l’Irlande du Nord, ce qui est vécu comme un abandon par les unionistes. Le Brexit, rejeté par 56% des Nord-Irlandais en 2016, tend à faire évoluer l’île d’Irlande vers une entité économique unique, accélérant la marche vers une réunification. Comme si cela ne suffisait pas à entamer la cohésion du Royaume, les Écossais, furieux non seulement du Brexit, qu’ils ont rejeté à 62%, mais du statut privilégié donné à l’Irlande du Nord – les avantages conjugués de l’UE et des accords commerciaux britanniques –, penchent désormais à une courte majorité vers l’indépendance.

[…] Autant dire que les nuages s’amoncellent sur les promesses faites par Boris Johnson d’une sortie définitive. Le premier ministre, qui disait préférer « mourir dans un fossé » plutôt que de reporter le Brexit au-delà du 31 octobre, a été contraint de se déjuger. S’il sort des législatives avec une nette majorité, il pourra enfin tenir sa promesse. Les sondages semblent l’annoncer. Pourtant, Theresa May était elle aussi donnée grande favorite des élections de 2017 qui ont été sa Berezina. L’imprévisibilité des résultats en sièges dans un système à un tour transforment ces élections en pari pour M. Johnson. D’autant qu’en s’aliénant les Tories proeuropéens et le DUP nord-irlandais, le premier ministre s’est privé de tout allié. Jeremy Corbyn, même affaibli électoralement, pourrait, lui, gouverner avec les LibDems et les indépendantistes écossais. S’ensuivraient des mois de négociations d’un nouvel accord, puis un référendum pour ou contre ce texte, selon la promesse du Labour. Personne ne peut donc exclure le scénario vertigineux d’un Brexit sans fin, cette « Brexeternity » analysée par Denis MacShane, ancien ministre des affaires européennes de Tony Blair. »

Quelles seront les conséquences économiques du Brexit ?

Le vrai coût économique du Brexit sera dévastateur : Les Echos par Hélène Rey

« Déclin de l’investissement étranger au Royaume-Uni, baisse de migrants en provenance de l’UE, comptes sociaux qui se dégradent, incertitudes qui dominent parmi les entreprises : les premières études commencent à mesurer les effets du Brexit. Elles sont implacables : nous vivons une aberration politique et économique, prévient Hélène Rey, professeure à la London Business School.

[…] Un article récent montre que la victoire des Brexiters dans le référendum de 2016 est due aux mesures d’austérité prises à partir de 2010 (les dépenses sociales ont chuté d’environ 23% entre 2010 et 2015 en termes réels). Les votes pro-Brexit sont venus de façon disproportionnée d’une classe moyenne qui s’est sentie menacée quand les conditions économiques et sociales se sont détériorées.

[…] Les effets du long cheminement vers le Brexit sont aussi désormais analysés avec plus de précision. Un sondage de 42.000 entreprises britanniques montre que la part des entreprises jugeant que le Brexit est une incertitude majeure est maintenant à près de 60%. Les secteurs du commerce en gros et de détail (dépendant des importations de l’UE), de l’hôtellerie et de la restauration (dépendant de la main-d’oeuvre européenne) et des produits manufacturés (exportateur vers l’UE) sont les plus touchés.

[…] Une conséquence directe de cette incertitude est le déclin de l’investissement au Royaume-Uni estimé à 11% sur trois ans, qui se traduit aussi en déclin de la productivité. Du côté des flux de capitaux, l’investissement direct des firmes britanniques dans l’UE a augmenté de 17%, probablement pour se garantir un accès au Marché unique. L’investissement de l’UE dans le Royaume-Uni a, quant à lui, décru de 9%, ce qui semble refléter l’asymétrie de taille des deux zones. L’immigration nette en provenance de l’UE a baissé d’environ 100.000 personnes depuis 2016. Des secteurs comme le National Health Service sont particulièrement affectés par la baisse du nombre de migrants de l’UE.

La France est-elle prête pour le choc du Brexit ? Paris Match par Adrien Gaboulaud et Anne-Sophie Lechevallier 

« Pour l’industrie automobile, le cauchemar du Brexit ressemble à un gigantesque embouteillage, pas de voitures, mais de camions. Des dizaines et des dizaines de poids-lourds à l’arrêt, coincés par des contrôles douaniers rétablis de part et d’autre de la Manche. « Mille camions passent la frontière chaque jour. Si l’on rajoute deux minutes de contrôle à chacun d’entre eux, cela formera des dizaines de kilomètres de bouchons », rappelle Marc Mortureux, directeur général de la Plateforme automobile, qui rassemble les acteurs français du secteur.

[…] Les « produits de la construction automobile » arrivent en tête des biens exportés depuis la France vers le Royaume-Uni. Les pièces détachées circulent librement entre les fournisseurs français et les usines britanniques, selon le principe de la production à flux tendus. Un Brexit sans accord sèmerait immédiatement le désordre dans les chaînes logistiques des constructeurs, mais ce n’est pas le principal problème selon Marc Mortureux. « L’aspect financier est particulièrement lourd : le surcoût lié aux droits de douane pourrait atteindre 5,7 milliards d’euros sur les pièces et les véhicules, c’est gigantesque. Un tel renchérissement des produits ne peut qu’entraîner un ralentissement du marché. » Des conséquences en terme d’emplois sont possibles, quoique difficiles à anticiper.

[…] L’automobile n’est pas le seul secteur à redouter le chaos du Brexit. « Toutes les filières bâties sur le principe du “juste-à-temps” grâce au tunnel sous la Manche sont menacées. Le tunnel a bénéficié à l’Union européenne et au Royaume-Uni, et le Brexit met en danger tout ce concept », estime Jean Bizet, sénateur LR de la Manche, co-auteur d’un rapport sur l’impact du Brexit. Des conséquences plus locales sont à attendre. Les pêcheurs normands, par exemple, craignent les changements qui s’annoncent. Leurs concurrents britanniques, eux, se réjouissent de la perspective de retrouver le plein bénéfice de la zone économique exclusive du Royaume-Uni, actuellement partagée avec leurs voisins européens.

[…] La France est-elle réellement prête pour le choc? Depuis le début de l’année, le gouvernement a légiféré par ordonnances pour réagir rapidement aux risques que présentent les différents scénarios du Brexit. Il s’est en particulier adressé aux 100.000 entreprises françaises qui commercent avec le Royaume-Uni. « J’ai le sentiment que Bercy et les douanes ont informé au mieux les entreprises. Mais celles qui n’avaient pas la culture de l’export ne sont peut-être pas vraiment préparées. Les reports successifs les ont désabusées », s’inquiète Jean Bizet. Une « frontière intelligente » a été mise en place, permettant une dématérialisation des formalités de passage aux douanes. Par ailleurs, 700 douaniers supplémentaires devaient être recrutés. Des préparatifs qui ne rassurent pas complètement l’élu de la Manche. « Les entreprises de transport sont souvent basées en Europe centrale. Les chauffeurs ne parlent pas forcément français ou anglais; ils n’ont pas l’habitude des procédures dématérialisées… Cela pourrait contribuer à alourdir les processus administratifs », souligne-t-il.

Brexit sans accord : que se passe-t-il le jour d’après ? Le Point par Emmanuel Berretta

« Le Royaume-Uni devient, du jour au lendemain, un État tiers à l’Union européenne. C’est la fin de la libre circulation des personnes et des marchandises entre l’île et le continent. Autrement dit, la reconnaissance mutuelle des produits légalement commercialisés tombe. La France, comme les autres pays de l’UE, est tenue d’établir des contrôles à l’entrée des produits britanniques. Formalités administratives, contrôles douaniers, contrôles sur la TVA, contrôles sanitaires et phytosanitaires… Même si la France a recruté plus de douaniers, les flux de marchandises vont être ralentis et des files d’attente vont immanquablement se former aux frontières. Même chose pour les passagers, qui ne pourront plus aller et venir sans présenter un passeport.

[…] Le Royaume-Uni présente des caractéristiques commerciales particulières : il dépend énormément des importations en matière de biens. C’est l’État de l’UE le plus déficitaire en termes de biens, ce qu’il compense par une balance des services excédentaire. Pour ce qui est des marchandises, le Royaume-Uni dépend de l’UE à 53%. L’Allemagne est son premier fournisseur. Le Brexit fait donc peser un risque de rupture (temporaire) dans la chaîne d’approvisionnement en produits frais, mais aussi en termes plus triviaux de papier toilette, de médicaments, etc.

[…] Le problème est que le flux commercial avec l’Europe va se renchérir, car l’UE va rétablir sur les produits britanniques les droits de douane appliqués aux pays tiers, le fameux tarif extérieur commun. Il est mis à jour chaque année, avec une nomenclature selon les produits. Le document douanier faisait 964 pages pour l’année 2018… Jusqu’ici, le Royaume-Uni parvenait à vendre en Europe ses hydrocarbures de la mer du Nord et sa production aéronautique dans le cadre d’Airbus. Or, les sites d’Airbus au Royaume-Uni sont menacés à moyen terme par la tarification douanière…

[…] En matière alimentaire, le Royaume-Uni est très déficitaire et dépend beaucoup du continent en ce qui concerne les légumes, la viande, les conserves de fruits et légumes… Faute d’accord, le Royaume-Uni doit, lui aussi, définir des droits de douane à l’entrée des marchandises européennes sur son territoire. Il envisagerait d’exempter de droits la plupart des produits entrant sur son territoire à l’exception de ceux pour lesquels ses territoires d’outre-mer sont capables de lui fournir une alternative concurrentielle. Il maintiendrait des droits sur les véhicules automobiles, certains produits chimiques, les textiles, les viandes, le beurre, le lait…

[…] En revanche, le royaume court le risque que les constructeurs européens revoient, à moyen terme, leurs implantations au Royaume-Uni pour éviter les charges administratives et douanières à chaque passage de la frontière. Tous ces facteurs sont susceptibles de ralentir puis de réduire les flux commerciaux avec le continent. On a du mal à croire qu’un pays aussi tourné vers le commerce que le Royaume-Uni puisse se satisfaire d’une telle situation…

[…] S’agissant plus spécifiquement de la France, l’Hexagone importe surtout des véhicules automobiles, de la chimie et de la pharmacie, sans parler des pièces aéronautiques. À l’exportation, le Royaume-Uni est le 3e débouché des produits agricoles français. Les produits liés au luxe (vins, champagnes, cognac…) seront certainement plus taxés, mais les clients outre-Manche ne s’en priveront pas pour autant.

[…] De toute façon, un Brexit dur, sans accord, ne rompt pas les discussions. C’est en fait une autre négociation qui commence, compliquée par les désagréments qu’engendre le scénario du no deal. D’abord, une négociation de court terme : sur la base de la réciprocité, les Européens et les Britanniques peuvent s’entendre pour continuer comme avant temporairement, quelques mois pour se donner le temps de parvenir à un accord durable. Entre-temps, les opinions publiques auront peut-être évolué, dans un camp comme dans l’autre. »

Le no deal, un cauchemar pour les économistes : L’Opinion par 

« Le no deal est un cauchemar pour les conjoncturistes, qui tombent dans des choses inquantifiables : rupture des échanges commerciaux, entreprises empêchées de produire… Ce serait un énorme choc, très difficile à anticiper », expliquait mi-septembre aux députés de la Commission des finances Jean-Luc Tavernier, directeur général de l’Insee. « La difficulté est gigantesque car on ne sait absolument pas quel peut être l’impact, renchérit l’économiste d’une institution prestigieuse sous couvert d’anonymat. On est dans un risque qu’on ne peut pas quantifier, on est dans le noir. […] On n’a pas de scénario relativement crédible sur le Brexit car il peut se passer plein de choses auxquelles on ne pense pas ».

[…] Paradoxalement, les prévisions actuelles semblent donc optimistes. Car les économistes utilisent encore des scénarios de Brexit ordonné. « C’est le seul scénario pour lequel nous savons faire des prévisions, indiquait la semaine dernière Julien Pouget, chef de la conjoncture à l’Insee. [Cette dernière] ne fait pas de paris politiques, elle n’a pas de compétences pour deviner l’issue des négociations » entre Londres et Bruxelles. En effet, à se lancer dans des analyses politiciennes, on en perd vite le nord.

[…] Pourquoi le « hard Brexit » est-il si délicat à estimer ? « Personne ne sait comment il pourrait se dérouler », médite Julien Pouget. « C’est un exercice difficile du simple fait qu’il n’y a pas de précédent d’un pays quittant l’UE, de surcroît un grand pays après une adhésion de près d’un demi-siècle », expliquent dans une note les analystes d’Oddo BHF. On sait que les échanges commerciaux seront beaucoup plus chers et compliqués entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, en raison de tarifs douaniers et de réglementations différentes.  Viennent ensuite de nombreux paramètres imprévisibles. D’abord le comportement des ménages et des entreprises. Il est très compliqué de prévoir l’impact d’un « no deal » sur les flux migratoires. Quant aux entreprises, délocaliseront-elles leurs sites de production ? Le deuxième grand facteur d’incertitude est la réaction des autorités britanniques. La Banque centrale baissera-t-elle ses taux pour amortir le choc, ou les montera-t-elle pour ralentir l’inflation ? Le gouvernement fera-t-il une relance budgétaire ?

[…] Alors comment expliquer l’existence de chiffres sur l’impact du Brexit, même sans accord ? En cas de no-deal, la Banque d’Angleterre prévoit que le PIB britannique baisserait de 5,5%. L’institut allemand Ifo détaille les gagnants et les perdants. L’Irlande verrait son niveau de vie baisser de 8,16%, l’Allemagne et la France de respectivement 0,72% et 0,52%. « Les chiffrages reflètent juste une hypothèse qu’on a faite », confirme l’honorable prévisionniste anonyme. « Dites-moi quel chiffre vous voulez et je vous dirai quelle hypothèse mettre en face. […] Tout le monde fait des chiffrages en interne avec différents scénarios pour avoir des ordres de grandeur mais la vérité c’est qu’on n’en sait rien. Cette histoire de Brexit rend très modeste ».

En cas de no deal, l’apocalypse n’aura pas lieu : Le Monde par Eric Albert

« Au Royaume-Uni, les opposants au Brexit sont en train de faire la même erreur que pendant la campagne du référendum, il y a trois ans. A force de hurler au loup, et d’annoncer une catastrophe économique en cas de sortie de l’Union européenne sans accord, ils exagèrent tellement leurs arguments qu’ils ne convainquent plus qu’eux-mêmes.

[…] Pendant le référendum, ils parlaient d’une récession dès le lendemain du vote. Ils ont eu tort. Trois ans plus tard, le ralentissement économique est réel : la croissance britannique a perdu trois points par rapport à ce qu’elle aurait été si les Britanniques avaient voté pour rester dans l’UE, selon les calculs de la Banque d’Angleterre. C’est beaucoup, mais l’effet est tellement graduel qu’il est difficile de le percevoir. Il y va de même avec les risques d’une sortie sans accord. Jamais un pays n’a ainsi coupé tous les ponts. Le choc serait majeur. Mais de là à parler de pénuries généralisées de médicaments et de nourriture ? D’imaginer les Britanniques faisant face à la famine et aux épidémies ? Evidemment pas.

[…] Pour comprendre les effets du « no deal », il faut décortiquer ses effets étape par étape, à commencer par ce qu’il se passerait entre Douvres et Calais, où transitent la majorité des importations et exportations du pays. Du jour au lendemain, le Royaume-Uni deviendrait un pays tiers. Les camions britanniques arrivant en France devraient faire des déclarations douanières et, s’il s’agit d’agroalimentaire ou d’animaux vivants, les contrôles phytosanitaires seront importants. Ces contrôles supplémentaires pourraient provoquer dans le Kent de longs embouteillages de camions attendant leur tour pour passer la frontière.

[…] Selon les prévisions officielles du gouvernement, publiées dans le fameux dossier « Yellowhammer », le flot de camions serait réduit de « 40% à 60% » par rapport au trafic normal. C’est énorme. Simplement, il s’agit là des exportations vers le continent européen. Inversement, les Britanniques ont annoncé qu’ils laisseraient initialement entrer les camions comme si rien n’avait changé. Pas de contrôle supplémentaire, au moins dans un premier temps. S’il faut faire venir d’urgence de la nourriture, ou des médicaments, ce sera possible.

[…] Le problème est que les camions qui entrent au Royaume-Uni vont devoir repartir en Europe continentale. S’ils doivent patienter « entre 1,5 et 2,5 jours » à la frontière, selon le scénario du pire prévu par « Yellowhammer », les entreprises de logistique pourraient décider d’éviter le Royaume-Uni. Dans ce cas, des produits alimentaires pourraient commencer à se faire plus rares. Les rayons ne seront pas vides, mais le choix pourrait se faire plus limité.

[…] Rien de tout cela ne signifie qu’une sortie sans accord serait sans douleur. Ralentir le flux commercial d’une frontière a un impact économique négatif connu et prouvé. Les prévisions d’une perte de cinq à sept points de croissance sur le long terme restent crédibles. Simplement, le phénomène devrait être beaucoup plus lent, graduel et moins spectaculaire qu’annoncé. Politiquement, la faiblesse de l’impact risque de coûter cher aux pro-Européens.

Le Royaume-Uni post-Brexit va-t-il devenir le « vassal » des États-Unis ? Le Figaro par Claudia Cohen

« L’administration Trump convoite une alliance solide avec le pays de Boris Johnson. […]  Ce dernier opère une communication abondante autour d’un accord avec les États-Unis, qui vise en partie à rassurer les Britanniques. Mais également à persuader l’Union européenne que les Britanniques ne se trouvent pas dans une position de vulnérabilité. « Le premier ministre veut laisser penser que les marchés que perdra le pays en cas de « no deal » seront récupérés grâce aux futurs partenariats avec les Américains », explique l’expert en relations internationales Jean Marc Siroën.

[…] « Avec la perspective d’un Brexit dur, un accord de libre-échange avec les États-Unis pourrait à première vue paraître tentant pour les Britanniques. Mais le rapport de force entre les deux pays est si déséquilibré qu’une entente commerciale serait in fine peu réalisable », commente Pierre Mélandri, spécialiste des relations internationales et de l’histoire des États-Unis. Du côté des Américains, « Trump espère, d’une part, mettre en pièces l’ordre international, avec toujours une grande méfiance à l’égard de l’Union européenne, d’autre part, obtenir un accord très favorable », ajoute l’historien.

[…] Emmanuel Macron ne l’entend pas de cette oreille. Pour le président français, un éventuel accord entre les États-Unis et le Royaume-Uni ne pourrait se faire qu’au « prix d’une vassalisation historique » pour les Britanniques. « Je ne crois pas que ce soit le projet de Boris Johnson. Ce n’est pas de sortir de l’Europe en disant: je vais prendre plus de place pour devenir le partenaire junior des États-Unis », a-t-il déclaré lors d’un entretien avec des journalistes.

[…] « Donald Trump semble penser qu’il sera facile de conclure un accord commercial. C’est vrai, mais seulement si le Parlement britannique est prêt à lui donner tout ce qu’il veut, et cela semble peu probable. Ce qui suggère que, comme pour tous les accords commerciaux, les négociations pourraient prendre un certain temps », commente Larry Elliott, journaliste économique au Guardian. Depuis quelques mois, le gouvernement américain espère que le Royaume-Uni fera des concessions sur certains dossiers diplomatiques.

[…] Dans les négociations, Boris Johnson se retrouverait éminemment chahuté sur ses relations commerciales avec la Chine. En juillet dernier, lors d’une interview accordée à une chaîne de télévision chinoise, Johnson laissait entendre que le pays pourrait, dans les prochains mois, renforcer sa collaboration avec la Chine. « Nous sommes intéressés par ce que fait le président Xi et n’oublions pas que le Royaume-Uni a été le premier pays à adhérer à la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures, nous sommes donc très pro-chinois », déclarait-il. […] Autre point de discorde, les États-Unis souhaitent que les Britanniques abandonnent le projet de loi de taxation des géants du numérique, qui devrait rapporter quelque 400 millions de livres dans les caisses britanniques d’ici 2020. Une ligne de campagne pourtant fortement défendue par Boris Johnson ces derniers mois.

[…] Par ailleurs, dans la perspective d’un Brexit dur, le Royaume-Uni se verrait potentiellement exclu des accords commerciaux entre l’Union européenne et les autres régions du monde, tels que les pays africains ou le Canada. Le Royaume-Uni est susceptible de se retrouver dans une situation critique, et il est loin d’être certain que les belles promesses économiques américaines se vérifient.

 

Vers un démantèlement du Royaume-Uni ?

Le suicide d’une nation ou le Royaume désuni : L’Obs par Sarah Halifa-Legrand

« En réalité, ce n’est pas le Royaume-Uni mais l’Angleterre qui a voté pour sortir de l’UE. Les Écossais et les Nord-Irlandais se sont, eux, prononcés contre, respectivement à 62% et 55,8%. Seuls les Gallois ont suivi les Anglais. C’est l’une des conséquences incroyables du Brexit : il a révélé l’existence d’un nationalisme anglais de plus en plus virulent qui menace aujourd’hui de faire exploser le Royaume-Uni. […] « Pendant longtemps les Anglais ont considéré que le Royaume-Uni c’était l’Angleterre, le reste ne comptait pas vraiment », explique l’historien Andrew Knapp. […] Preuve hallucinante de leur nombrilisme identitaire, les Anglais ne se sont jamais inquiétés pendant toute la campagne de 2016 des conséquences possibles de leur vote sur l’Ecosse, l’Irlande du Nord ou le pays de Galles. Aujourd’hui, le Royaume-Uni peut-il vraiment se disloquer ? Aucun des universitaires que j’ai rencontrés ne l’exclut. Les Écossais menacent de mettre leur rêve d’indépendance à exécution. Quant à l’épineuse question de la frontière qui devrait passer au milieu de l’Irlande en cas de divorce avec l’Europe, au risque de ranimer la guerre civile, il se pourrait qu’elle se résolve à terme par la réunification de l’île.

[…] « En réalité, ce qui se passe, c’est que le Brexit est en train de déstabiliser le fondement même des structures politiques du Royaume-Uni. » explique Richard J. Evans, professeur d’histoire moderne. […] Il pense que c’est là le grand paradoxe du référendum : ce vote qui était censé rendre aux institutions britanniques toute leur souveraineté est au contraire en train de les détruire. […] On a vu une Chambre des Communes incapable de trouver un compromis depuis plus de trois ans entre les trois principales positions qui la divisent : les pro-européens qui veulent un second référendum, les « Brexiters soft » qui exigent un accord de sortie avec l’UE, et les partisans d’une rupture nette qui rêvent de se dégager de tout lien réglementaire avec les 27. On a vu le Premier ministre oser défier le Parlement en transgressant le système politique coutumier. On a vu aussi, pour la première fois, la Cour suprême, une institution née il y a dix ans, voler au secours de la démocratie parlementaire en désavouant et le Premier ministre et la reine elle-même. La reine Elizabeth ! L’heure est grave.  […] « Nous sommes face à la plus grande crise constitutionnelle depuis la glorieuse révolution de 1688. Notre constitution est célèbre pour être composée d’un ensemble de conventions non écrites. Pour fonctionner, notre système dépend d’arrangements informels, de compromis et de respect. Or, les deux grands partis sont aujourd’hui contrôlés par leurs ailes extrêmes. Le centre perd du terrain, et avec lui, c’est le consensus qui a tenu ensemble la société britannique qui disparaît. » analyse-t-il.

[…] Il y a ceux qui estiment que c’est l’intrusion du référendum – cet « instrument des dictateurs et des démagogues » disait Margaret Thatcher –, dans le vieux système parlementaire britannique, qui est à l’origine de tous leurs maux. La souveraineté du peuple est soudain entrée en concurrence avec celle du Parlement. Mais la Chambre des Communes a refusé de s’y soumettre à n’importe quel prix. « C’est comme si tu transplantais un organe dans un corps qui le rejette », avait remarqué à ce sujet le politologue Tim Bale au début de notre voyage. Il y a ceux, au contraire, qui jugent que le problème n’est pas le référendum en soi – après tout, il y en a eu d’autres – mais le fait qu’« une partie de la classe politique renonce à appliquer ce que veut la majorité de la population parce que le vote de cette dernière ne la satisfait pas. C’est ce qui est en train de détruire notre démocratie. Le peuple ne fait plus confiance en son parlement. » Voilà ce que pense, comme Boris Johnson d’ailleurs, l’historien Robert Tombs.

[…] Ces trois ans et demi d’impasse politique ont radicalisé les positions. A force de ne parler que de cela, le pays est devenu un monde binaire yes ou noremain ou leave, et maintenant Parliament ou people. L’éditorialiste eurosceptique Quentin Letts va jusqu’à me parler d’un climat de « pré-guerre civile » où règne l’amertume, la colère, la haine. Les leavers se sentent caricaturés, méprisés ; les remainers reçoivent des insultes, et même certains des menaces de mort. Mais en réalité, lorsqu’ils ne s’invectivent pas d’un banc à l’autre à la Chambre des Communes, les deux camps ne se parlent plus. »

[…] Jusqu’où peut aller ce conflit ? « Aujourd’hui, les gens sont las. Certains éteignent la télé quand ils entendent le mot Brexit. Mais l’atmosphère reste très fébrile et très polarisée. Et je ne vois aucune issue qui ne soit pas désastreuse. Brexit ou pas, avec ou sans accord, la question est partie pour empoisonner et diviser le Royaume-Uni encore longtemps, soupire le sociologue William Outhwaite. Si on avait voulu détruire la société britannique on n’aurait pas pu trouver meilleur moyen. »

En Irlande du Nord, les troubles du Brexit : Le Monde par Rémy Ourdan

« Si certains craignent que l’Irlande du Nord replonge dans les luttes intercommunautaires, beaucoup pensent que le Brexit pourrait remettre sur la table l’hypothèse d’une réunification de l’Irlande, un siècle après la séparation de 1921. Il y a ceux qui envisagent le chaos, d’autres un tournant historique, et d’autres encore le statu quo. Nul, en vérité, ne sait ce qu’il adviendra de cette terre encore en convalescence de trois décennies de conflit, précipitée dans l’inconnu par la décision britannique de quitter l’Union européenne.

[…] « Ironiquement, Londres, les brexiters et les unionistes nord-irlandais ont fait davantage avancer la cause d’une Irlande unie que des décennies de conflit… » C’est le débat du moment, de Belfast à Dublin. Les unionistes pro-Brexit se sont-ils tiré une balle dans le pied en soutenant les conservateurs britanniques lors du référendum de 2016 ? Ont-ils finalement été « trahis », comme ils le prétendent dorénavant, par Boris Johnson, lors des dernières négociations avec l’UE ? « C’est la première fois de l’histoire irlando-britannique que les unionistes n’obtiennent pas ce qu’ils veulent de Londres, qui n’est plus en mesure de le leur accorder, pense Laurence McKeown. C’est aussi la première fois que l’Irlande a une position politique si forte, avec l’idée d’une possible réunification qui se répand à travers l’île. »

[…] De Belfast à Derry, la question qui se pose est claire : l’Irlande du Nord peut-elle replonger dans la guerre, dans ce que l’histoire officielle nomme pudiquement les « Troubles », qui a secoué le territoire durant une trentaine d’années et fait environ 3 500 morts ? Le long de la frontière où vit Laurence McKeown, les signes de méfiance, voire d’hostilité envers le Brexit se multiplient. Au détour des chemins de campagne, apparaissent les traces de récentes manifestations avec les pancartes : « Pas de frontière ! » ou « Attention, cette route sera bientôt fermée ! »

[…] Dans une société si divisée, le spectre d’un retour de la violence est évidemment diversement commenté selon l’interlocuteur. Il a aussi radicalement changé depuis le référendum de 2016 : alors qu’à l’époque la menace était considérée comme venant principalement des radicaux républicains, communément appelés « dissidents de l’IRA » pour n’avoir pas renoncé à la lutte armée, le danger viendrait désormais, depuis la « trahison » de Boris Johnson, des radicaux unionistes. […] Peter Sheridan ne croit guère aux menaces publiques proférées par quelques extrémistes gravitant à la marge du DUP et de l’Ordre d’Orange, la fraternité religieuse protestante : « J’entends les menaces venues des rangs loyalistes, mais je ne détecte pas de véritable danger. Et contre qui les loyalistes prendraient-ils les armes ? Contre le gouvernement britannique ? C’est une hypothèse absurde. Ou contre Dublin, contre l’UE ? C’est encore plus absurde. »

[…] Il n’en reste pas moins que les réunions, publiques ou clandestines, se multiplient depuis l’annonce du dernier accord entre Londres et Bruxelles. Dans le centre communautaire de Sandy Row, un bastion unioniste, on ne cache pas son désarroi. « L’accord Johnson-UE est un véritable acte de trahison !, accuse l’un des responsables, qui craint que l’Irlande du Nord s’éloigne ainsi du Royaume-Uni. C’est triste. Je n’avais aucune confiance en Boris, mais il prétendait aimer et défendre l’Union. En fait, il était prêt à nous vendre, à nous trahir. » S’il affirme craindre que « des dissidents républicains soient tentés de renouer avec la violence » à l’occasion du Brexit, l’activiste pense surtout que la communauté protestante pro-britannique fait face à « une guerre culturelle » : « Gerry Adams, le dirigeant du Sinn Fein, a toujours dit que la lutte n’était pas finie. Or cette guerre culturelle fait autant de dégâts que des balles… » L’écrivaine Wendy Erskine, une progressiste pro-UE, constate aussi que, depuis l’accord de paix, « la perception générale est que l’IRA a gagné la guerre du récit ».

[…] Martin Snodden est inquiet. « Il y a beaucoup de réunions de loyalistes, de paramilitaires, de l’Ordre d’Orange, confie-t-il. Les paramilitaires n’ont jamais cessé de mobiliser, mais aujourd’hui ils recrutent plus aisément. Ils ont le sentiment d’avoir été trahis. Il en faudrait peu pour que le volcan entre en éruption. » Il redoute « une période de chaos, d’émeutes, de protestations ». « Ce processus sur le Brexit fait ressortir le pire chez les gens. Dieu seul sait ce qu’il va se passer… Il est triste d’en être arrivé là. » L’affaiblissement du DUP, et surtout le fait que Sinn Fein et DUP ne parviennent plus à gouverner ensemble depuis bientôt trois ans lui font craindre le pire. « A chaque fois qu’on affaiblit les politiques, on renforce les paramilitaires, pense Snodden. Vingt ans supplémentaires de paix auraient été nécessaires avant un tel changement. » Ancien des services de contre-terrorisme, Ken Pennington voit les signes avant-coureurs d’un désastre. […] « On voit ce que la période pré-Brexit a déclenché comme activités : des collectes de fonds, des tentatives d’attaques et la constitution de stocks d’armes. » Jonny Byrne, un expert du conflit et de l’après-guerre, pense également qu’« il serait naïf d’exclure l’hypothèse de violences ». « L’Irlande, rappelle-t-il, a une histoire de culture de la violence, de résistance armée. »

[…] Hormis les extrêmes minorités de républicains encore communistes ou d’unionistes pro-britanniques à tout prix, le désir d’Europe est tellement fort en Irlande, des deux côtés de la « frontière » invisible, que le contraste est saisissant non seulement avec une Grande-Bretagne « brexiteuse » mais aussi avec des pays européens désabusés. Or beaucoup croient, ou constatent déjà, que ce désir d’Europe va renforcer une volonté d’Irlande réunifiée. « Nous verrons une Irlande unie de notre vivant, pense Martin Melarkey, du Nerve Centre, parce que le Brexit accélère le processus, mais aussi parce que l’Irlande a considérablement évolué en vingt ans : c’est aujourd’hui un pays plus progressiste que le Royaume-Uni. » […] Or beaucoup croient, ou constatent déjà, que ce désir d’Europe va renforcer une volonté d’Irlande réunifiée. « Nous verrons une Irlande unie de notre vivant, pense Martin Melarkey, parce que le Brexit accélère le processus, mais aussi parce que l’Irlande a considérablement évolué en vingt ans : c’est aujourd’hui un pays plus progressiste que le Royaume-Uni. » […] « La paix n’a que vingt ans, et personne ne pensait que la question de la souveraineté viendrait sur la table avant deux ou trois générations. Le Brexit nous y a entraînés, croit aussi le politiste Jonny Byrne. L’idée d’une Irlande unie devient une réalité. La question est : quand ? Ce n’est pas pour demain, mais désormais on sait que ça arrivera. »

La perspective d’une Ecosse indépendante « est à portée de main » : Le Figaro 

« Les élections législatives que nous avons le 12 décembre sont les élections les plus importantes de notre époque pour l’Ecosse. L’avenir de notre pays est en jeu », a déclaré Première ministre écossaise et chef du parti indépendantiste SNP devant les manifestants qui agitaient des drapeaux bleu et blanc. La perspective d’une Ecosse indépendante « est à portée de main », a-t-elle martelé, appelant les électeurs à se mobiliser en votant pour son parti lors du prochain scrutin.

[…] Nicola Sturgeon veut organiser un référendum sur l’indépendance en 2020, estimant que le Brexit a changé la donne depuis la victoire du non, à 55%, à un départ de l’Ecosse du Royaume-Uni lors d’un précédent référendum en 2014. Ce scrutin « doit se produire l’an prochain et nous nous préparons », a-t-elle déclaré le mois dernier au congrès du SNP. Elle compte demander le feu vert du gouvernement britannique d’ici Noël.

[…] Downing Street est opposé à une nouvelle consultation populaire, estimant que les Ecossais ont déjà été consultés il y a cinq ans et qu’il s’agissait d’un « événement unique, organisé une fois par génération ». Toutefois le Brexit est intervenu entre temps, plaide Nicola Sturgeon. En 2014, l’un des arguments en faveur du maintien de l’Ecosse dans le Royaume-Uni était qu’en cas de scission, cette nation perdrait les avantages de l’appartenance à l’Union européenne. Et deux ans plus tard, au référendum de juin 2016 sur le Brexit, 62% des Ecossais se sont opposés au départ du Royaume-Uni de l’Union européenne. »

Les institutions britanniques fragilisées ?

David Goodhart : « La démocratie britannique fonctionne »: Le Figaro par Laure Mandeville

« Pour moi, ce à quoi nous assistons est plutôt le signe d’une démocratie qui fonctionne! Le vote pour le Brexit, le vote Trump, le vote pour Marine Le Pen, tous ces phénomènes expriment l’avis d’une partie de la population. Le Royaume-Uni traverse une crise folle, mais nous avions une crise politique avant! C’était une crise d’absence de représentation de nombreuses opinions. Nous vivons une bataille démocratique non violente dans un pays profondément divisé sur la question de savoir si nous devons partir ou rester dans l’Union européenne. On est dans un conflit entre démocratie du référendum et démocratie représentative, dans la mesure où la majorité de la Chambre des communes bloque le Brexit. Même si les parlementaires se sont mis d’accord pour en accepter le résultat, certains tentent de l’empêcher et se sont alliés avec ceux de l’autre camp, qui estimaient que la version du Brexit de Theresa May était trop douce. Oui, nous sommes dans une grande pagaille, mais démocratique! Ce n’est pas nouveau, nous produisons du drame politique depuis Shakespeare…

[…] Les opposants au Brexit, que j’appelle « les gens de partout », ceux qui sont à l’aise dans le monde fluide où nous vivons, par opposition à ceux qui se sentent « de quelque part » et ont voté pour sortir de l’UE, ont eu le dernier mot dans toutes les batailles des vingt-cinq dernières années. Ils n’ont pas l’habitude de voir leur autorité et leur « vision politique » contestée, or elle l’est. Ce qui me déprime le plus n’est pas l’idée que nous sommes dans une crise démocratique, mais plutôt le narcissisme de cette crise. Nous avons passé les vingt-cinq dernières années à étendre les limites de la liberté individuelle et à louer la diversité. Sans doute est-ce une bonne chose, mais nous découvrons à quel point il est devenu difficile de définir un intérêt national commun. Il y a une fragmentation croissante et des partis à l’intérieur des partis. Il n’est pas inintéressant de noter que les deux principaux actes du populisme – le Brexit et l’élection de Trump – se sont produits dans des pays dotés d’un système politique bipartite. L’Europe continentale a mieux été capable d’absorber les nouvelles voix, à cause de la représentation proportionnelle. Cela n’a pas été possible en Angleterre et aux États-Unis, et on s’y retrouve avec des divisions ouvertes à l’intérieur des partis. »

Une crise politique profonde qui met à l’épreuve la Constitution britannique : Conseil Constitutionnel

« La procédure de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne est à l’origine d’une crise politique profonde qui met à l’épreuve la Constitution britannique. Alors que, outre-Manche, les débats entre constitutionnalistes sont vifs, les réflexions en France sur le sujet se font plutôt discrètes. Pourtant, le Brexit révèle l’instauration d’une forme d’équilibre entre les caractères politiques traditionnels de la Constitution britannique et ceux plus proprement juridiques qui s’identifient au travers d’une intervention régulière des juges pour en préserver les principes fondamentaux. »

La monarchie britannique secouées par la tempête du Brexit ? Le Figaro par Arnaud de La Grange

« La Couronne sort-elle ébranlée de ces soubresauts à répétition? Ses détracteurs restent très minoritaires, mais des voix estiment qu’il faut redéfinir une pratique qui pouvait encore fonctionner au XIXe siècle mais est moins adaptée au XXIe. Le débat sur la nécessité d’une Constitution couchée sur le papier a ainsi été relancé. « Nous ne pouvons continuer à gouverner le pays comme cela, il nous faut une Constitution écrite », explique Rory Stewart. Selon ce député conservateur «rebelle», qui vient de quitter le parti, « on pouvait composer avec une Constitution non écrite tant que les gens y croyaient, mais maintenant que certains poussent les limites de plus en plus loin, il faut clarifier les choses ». Avec, inévitablement, la question de la place du monarque qui se poserait.

[…] Certains commentateurs estiment que le successeur d’Elizabeth II sera dans une position plus délicate que l’actuelle souveraine. Alors que le pays est à feu et à sang politiquement, une partie de l’opinion se demanderait en effet à quoi sert la reine si elle ne dit rien. Robert Lacey ne pense pourtant pas que la Couronne pâtisse réellement du chaos actuel. Son image ne serait pas érodée, au contraire. « Face à cette paralysie du Parlement et au comportement désastreux des politiques, les gens ont perdu la foi dans le système existant, avance-t-il, finalement, la seule chose à laquelle ils croient encore, qu’ils respectent, c’est la monarchie. »

 

Quelques mots sur l’homme du moment, en guise de conclusion…

L’énigme Boris Johnson : Conflits par Mériadec Raffray

« L’excentrique rejeton d’une famille de la petite gentry a beau être le seul politicien britannique mondialement connu, il n’en demeure pas moins une énigme pour tous ceux qui ont cherché à le percer. Le « Trump anglais » avait tout pour être un fervent supporter de l’attachement du Royaume-Uni à l’Union européenne. Dans ses veines, coule le sang de toute l’Europe par son père. Son arrière-grand-père était un ministre ottoman ; sa grand-mère, française avec des ascendances allemandes et princières. S’ajoutent des origines suisses. À sa mère, il doit du sang juif et américain. Cerise sur le gâteau, il a hérité d’un fort atavisme bruxellois. Son grand-père maternel, l’avocat James Facett, a été député européen, puis haut fonctionnaire à la Commission. Une carrière imitée ensuite par son propre père. Ce qui explique pourquoi, après sa naissance et ses jeunes années à New York, Boris passe une partie de son adolescence à Bruxelles, où il apprend la langue de Molière.

[…] À son retour en Grande-Bretagne, son parcours est celui de la jeunesse dorée de l’ouest de Londres. Direction le collège ultra chic d’Eton. Ensuite, l’université d’Oxford pour étudier les humanités, dont le latin et le grec. La famille réside du côté de Henley, dans le comté du Berkshire. La circonscription lui offre en 2001 son premier mandat de député. On est sans doute rassuré par le pedigree de ce jeune loup à la crinière blonde ébouriffée qui, dans les meetings, teste les premières formules chocs qui forgeront son style décapant. L’un de ses slogans favoris est : « Je veux le beurre et l’argent du beurre. » L’apprenti candidat crève les estrades par son charisme et ses bons mots. Il s’est fait un nom dans le journalisme. Grâce à un piston, il a décroché son premier job au Times. Viré au bout d’un an pour bidonnage, il est repêché par The Daily Telegraph, qui l’envoie comme correspondant à Bruxelles. En choisissant de raconter comment les fonctionnaires européens s’échinent sur les courbures des bananes ou la taille maximale des préservatifs et ourdissent des complots contre les chips à la crevette dont raffolent ses compatriotes, il ravit Margaret Thatcher, fâche John Major et fait décoller sa cote de popularité.

[…]  Quatre ans plus tard, une nouvelle chance s’offre à lui. Il accepte de relever le défi jugé ingagnable par son camp : conquérir la mairie de Londres au nez et à la barbe du sortant, Ken Livingstone, le populaire « Ken le Rouge ». En séduisant à la fois les classes moyennes des banlieues nord et sud, les laissés-pour-compte et les bobos de gauche du centre, Johnson réussit l’impensable. Commence alors sa véritable ascension. Fidèle à sa réputation, il casse les codes, et ça marche. Il remise sa Rolls-Royce de fonction pour sillonner la capitale à vélo. Il ouvre des pistes cyclables, redonne ses lettres de noblesse aux bus à impériale, crée un péage urbain, attire les start-up et les diplômés du monde entier. L’organisation des JO de 2012 lui confère son bâton de maréchal. Réputé gros travailleur, Johnson impulse les projets, puis délègue leur gestion. Il préfère multiplier les contacts avec ses administrés. Sa popularité finit par déborder largement au-delà des cercles des conservateurs.

[…] Est-ce à cette époque que BoJo commence à se forger sa conviction sur l’importance du rejet de l’Union européenne chez les Britanniques ? En 2016, il démissionne et franchit le Rubicon en rejoignant le camp du Leave. D’un coup de dés, il hypothèque tout son capital. Son idole en politique est Winston Churchill, dont il publie la biographie en 2014. Clairement libéral sur le plan économique et sociétal, la nouvelle égérie du Leave est un pragmatique assumé, qui passe aussi pour un vrai patriote. Nouveau pari gagnant. Mais il lui faut patienter encore trois années avant de toucher le jackpot. »

Boris Johnson, l’habile qui voudrait être Churchill : Le Monde par Cécile Dutheil de la Rochère

« Winston. Comment un seul homme a fait l’histoire » [la biographie de Churchill par Boris Johnson] est un livre brillant, mais c’est autant le portrait de Churchill que l’autoportrait rêvé de Johnson. […] Il est vrai que les deux hommes ont beaucoup en commun : tories, excentriques mais très contrôlés, corpulents et dotés d’une « bouille » ; doués d’un sens inné de l’image ; anciens journalistes sachant enjoliver la vérité ; issus d’un mélange de vieille aristocratie anglaise et de sang étranger.

[…] Mais la clé de la biographie écrite par Boris Johnson est l’année 1940, plus exactement le jour où Churchill, à Westminster, fut seul à avoir le courage de s’engager contre l’Allemagne nazie. Sa vie entière est envisagée à la lumière de l’instant où il se dressa contre l’ennemi au nom d’une Europe libre et d’un continent uni. Johnson rappelle qu’Hitler et les siens avaient le projet funeste de « transformer ce territoire en une version sinistre de l’Union européenne ». Il oppose donc très clairement deux types d’Union. Dans sa campagne pro-Brexit, il eut le culot de les assimiler. Il fit évidemment scandale, alors qu’il renversait lui-même ses arguments en faveur de l’Europe.

[…] Boris Johnson voudrait une occasion aussi dramatique que 1940 pour se retrouver du bon côté de l’histoire. Le Brexit sera-t-il ce tremplin ? Il est permis d’en douter. Mais l’homme est intelligent, et son livre comprend un chapitre intitulé « L’art de jouer à la roulette avec l’histoire », qui est moins un éloge du risque que l’énumération des erreurs commises par Churchill : « Le ratage russe », « L’erreur de jugement sur l’Inde »… Il est trop tôt pour l’affirmer, mais il y a des chances que le Brexit soit aussi une erreur, auquel cas l’intéressé pourra s’abriter sous le parapluie de son mentor.

[…] Boris Johnson est habile et difficile à coincer. Sa biographie en est une preuve car elle fait de la contradiction une vertu, un comble de l’art du politique. […] Privé du point de fuite de l’année 1940, son éloge de Churchill est un magnifique éloge de l’opportunisme. Or s’il est un homme qui ne fut ni opportuniste, ni versatile, ni lâche en 1940, quand il fallut engager un pays entier, c’est Churchill.

[…] Johnson, lui, ne tranche pas. Il a beau baptiser un de ses chapitres « Churchill l’Européen », il ne prend pas parti et oppose plusieurs discours du grand homme plaidant dans un sens ou dans l’autre. Il rappelle néanmoins que Churchill serait le père de l’expression « Etats-Unis d’Europe ». Il reconnaît son rôle dans la construction de l’Europe et avoue ne pas pouvoir imaginer que Churchill soit absent de la table d’un gouvernement européen. « Quel que soit le rôle précis qu’il envisageait pour la Grande-Bretagne, il est de ceux qui ont donné le jour à une ère de soixante-dix ans durant laquelle l’Europe occidentale n’a pas connu de guerre », écrit-il avant de clore sa très prudente analyse. »

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01/12/2019

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